LA PSYCHANALYSE AU PLUS PRES DU NOUAGE DE LA VIE ET LA MORT

10/01/2022

Par Monique Lauret

Shanghai, 17 décembre 2021

La psychanalyse est une expérience hautement significative d’un certain moment de l’homme disait Lacan. Ce dont on traite en psychanalyse est de l’ordre du désir, qui touche au tragique de la vie dans un rapport fondamental avec la mort.

Le travail de pensée de Freud a été effectué dans la période historique trouble du début du XXe siècle en Europe, qui a vu la montée en force de la haine et de la régression et ouvert la porte à un projet irreprésentable, celui de l’extermination mécanique de masse mise en œuvre par les Nazis dans les camps de concentration d’Auschwitz-Birkenau, les forces sombres de la pulsion de mort et de destruction étaient largement à l’œuvre. Cette période a ouvert la porte à l’inouï de la déshumanisation, où comme le disait le philosophe Adorno, « l’entrée au pas de charge de l’humanité dans l’inhumanité »1. Cette barbarie nazie a certainement inauguré cette coupure dans la conscience, où puise la confusion actuelle des repères sur l’humain, à laquelle les philosophes pourtant éduqués à la question de l’« être » depuis Heidegger ne peuvent répondre.

Freud et la pulsion de mort

Freud a conceptualisé, ou « spéculé », comme il l’a dit, le concept de pulsion de mort en 1920 dans Au-delà du principe de plaisir, au départ dans un principe d’entropie, un retour du vivant à l’inanimé. Les êtres vivants s’entretiennent tous seuls, il y a un principe d’homéostat utilisé par la biologie moderne, qui a pour caractéristique de ne jamais faire intervenir de notion concernant la vie. La pulsion de mort démontre l’échec du principe de plaisir, à l’instar de la guerre dont il est nécessaire d’analyser les ressorts. Freud s’est heurté à de nombreuses résistances ou contre-écoute de la part de ses confrères de l’époque. Au début du XXe siècle, en pleine montée de la propagande nazie et suite aux dégâts psychiques observés chez les soldats revenus de la Première Guerre Mondiale, à laquelle toute l’Europe aspirait pourtant à l’époque dans un même élan d’enthousiasme patriotique, Freud, alors en pleine théorisation sur la vie psychique, modifie son regard sur son fonctionnement. Dès le début de la Première Guerre, les nations avaient mobilisé en masse leur jeunesse, ce qui ne sera pas suffisant pour alimenter l’énorme boucherie humaine qu’ont représenté les tranchées. La mobilisation sera alors élargie aux hommes mûrs, élevant l’âge des combattants. Freud a aussi craint pour ses trois fils mobilisés. Karl Abraham sera le seul des élèves de Freud à avoir une connaissance concrète des traumatismes physiques et psychiques subis par les soldats blessés, puisqu’il avait été mobilisé dans le service de chirurgie militaire à l’hôpital de Grunewald. Il soulignera à plusieurs reprises que le traumatisé opère une régression narcissique suite à une blessure et explorera toute la complexité de ces « névroses de guerre », qui regroupaient dans leur tableau des phénomènes à la fois névrotiques et psychotiques. Freud distinguera les névroses traumatiques, tenues pour « pures », des névroses de guerre. Il souhaitait théoriser les différences et les points communs entre les névroses traumatiques de guerre et celles survenant en temps de paix, de façon à valider sa théorie psychanalytique du narcissisme, dans son articulation entre effroi, angoisse et libido. Il écrit : « On pourrait même dire que dans les névroses de guerre, ce dont on a peur, à la différence des névroses traumatiques pures et en rapprochement avec les névroses traumatiques de transfert, c’est bien d’un ennemi interne. »2. Freud rajoutera aussi à propos du refoulement, qu’en raison de sa réaction à un traumatisme, il constitue le prototype et la trame élémentaire de toute névrose traumatique. La pulsion de mort est alors théorisée. Cette vie psychique du vivant que Freud pensait jusque-là modulée par une simple recherche de plaisir, un principe de plaisir se heurtant à la réalité, sera plus profondément déterminée dans sa théorisation par un conflit plus élémentaire, la lutte en tout un chacun entre une pulsion de vie et une pulsion de mort. Un conflit qui habite chaque homme et chaque ensemble d’hommes.

Un conflit immédiat interne à la vie pour Melanie Klein, la deuxième figure de la psychanalyse après Freud, chez qui pulsion de mort et pulsion de vie existent dès la naissance et sont préalables à toute expérience vécue3. Une partie de soi, peut œuvrer inconsciemment et malgré soi à sa propre destruction. Cela prend le biais de la répétition inconsciente, certaines personnes se mettent systématiquement dans des situations catastrophiques sans comprendre pourquoi. La contrainte de répétition est inhérente à la dynamique des pulsions et de l’inconscient, elle pousse à la répétition d’un événement traumatique dans le devenir du sujet, dans une tentative de résoudre et de réduire une tension pénible, mais qui reste traumatique en elle-même. Mais cette contrainte de répétition rencontre ses limites dans le traumatisme de guerre, dans le « trou représentatif » dit Olivier Douville 4 , que l’on retrouve souvent dans les élaborationstraumatiques en après-coup, qui montrent deux mouvements : l’un conduisant à la réduction et suppression des traces de l’effraction traumatique, l’autre réactivant les traces jouxtant antérieurement l’évènement. Comme si la répétition tendait alors à reprendre le fil psychique là où il en était avant l’effraction traumatique, cela pourrait représenter à mon avis une hypothèse, dans le sens de ce que je développe dans ma pensée, une dynamique psychique en mouvement continu d’élargissement. Freud envisageait la vie psychique dans une dimension de spatialité, certains penseurs actuels le rejoignent en défendant l’idée d’une dimension spatiale de notre relation au monde5. Le travail de ces deux types de pulsions, pulsion de vie, pulsion de mort, subsumé derrière le couple théorico-clinique de liaison-déliaison, se situe au plus près du nouage de la vie et de la mort.

L’opposition du Yin et du Yang peut évoquer la dualité freudienne pulsion de vie/pulsion de mort. Lacan en parle lors de son séminaire L’identification le 28 février 1962 : « je vous rappelle que cet instinct de mort n’est pas un ver rongeur, un parasite, une blessure, même pas un principe de contrariété, quelque chose comme une sorte de Yin opposé au Yang, d’élément d’alternance. C’est pour Freud nettement articulé, un principe qui enveloppe tout le détour de la vie, laquelle vie, lequel détour ne trouvent leur sens qu’à se rejoindre.6 ». Ce détour par la pensée chinoise, lui permet de donner son importance à la pulsion de mort freudienne en tant que signifiant égalant le signifiant de la vie, une pulsion de mort articulée à la pulsion de vie assimilée à l’Eros, la libido. Il fera à nouveau référence à cette opposition du Yin et du Yang pour l’opposition du mâle et de la femelle dans le séminaire Les problèmes cruciaux de la psychanalyse, le 12 mai 1965.

Ces pulsions de mort ou de destruction se donnent rarement à voir en elles-mêmes, libres et déliées comme la pulsion de répétition, car elles sont silencieuses, muettes, et souvent liées à une notion érotique comme l’avait proposé la première Sabina Spielrein dans son texte de 1912, « La destruction comme cause du devenir », texte qui avait inspiré Freud. La pulsion de mort n’opère pas à partir de l’abolition des formes, mais en silence, par le biais de la répétition desexpériences négatives du trauma, la tuché, cette mauvaise rencontre du réel, elle opère à partir de la construction des formes pour les abolir. Pulsion de mort et répétition œuvrent de concert jusqu’au cœur même du désir humain7.

Au cours de l’évolution de sa pensée, Freud dépliera dans la pulsion de mort : la compulsion de répétition, le principe du Nirvâna, puis la tension et la tendance à la destructivité, prédominante dans notre civilisation, qu’il nomme pulsion de destruction. Freud la relie alors à la destruction active de l’autre, plutôt qu’à la recherche d’inertie et d’apaisement des tensions. L’attaque va être active envers tout ce qui fait obstacle aux satisfactions pulsionnelles, ou qui produit une jouissance si on l’élimine. Freud dit dans Le malaise dans la culture : « Le prochain n’est pas seulement pour lui une aide ou un objet sexuel possibles, mais aussi une tentation : celle de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer. »8. Cette notion deviendra fondamentale pour une lecture psychanalytique de la société, de la religion et de la culture. Ainsi s’achève un trajet commencé par l’autoconservation, prenant soin de soi, se poursuivant par le narcissisme, avec l’amour de soi et aboutissant à la pulsion de destruction. Freud s’installe à cette époque dans une sorte de réflexion axée sur le règne du mal, une absence d’illusions et une dévaluation générale de l’existence du bonheur et de la vie. Seules la science et la sublimation sont à ses yeux susceptibles de procurer une joie durable, écrit-il dans Le Malaise dans la culture.

La pulsion de mort chez Melanie Klein, Dolto et Lacan

Dès son ouvrage La psychanalyse des enfants, Melanie Klein arrive à une conclusion importante : sous l’impact de la lutte entre ces deux instincts, une des principales fonctions du moi, la maîtrise de l’angoisse, est mise en action dès le début de la vie. L’angoisse primordiale que combat le moi est donc la menace provenant de l’instinct de mort et sa capacité à tolérer l’angoisse dépendra de sa force innée. Elle se sépare de Freud sur deux points : la nature du moi primitif et celle de l’angoisse primitive. Freud ne relie pas directement la pulsion de mort à l’angoisse. Melanie Klein soutient que le travail de la pulsion de mort crée une peur d’anéantissement total. C’est cette peur qui entraine une projection défensive de la pulsion de mort. On verra plus tard avec Lacan que l’angoisse est à relier à la présence de l’objet cause du désir.

Françoise Dolto mettait la pulsion de mort au service de la vie, dans la lutte pour la vie, même en donnant la mort à un autre être vivant. Mais les pulsions agressives peuvent être perverties dans la destruction ou l’autodestruction, quand, sous l’effet de la pulsion de mort, l’élaboration de l’image dynamique du corps est restée bloquée, figée, voire régressée à des stades archaïques ne permettant pas la décharge des pulsions qui submergent alors le sujet. Elle entendait les pulsions de mort « comme venant du biologique au service de la continuation de la vie du schéma corporel du mammifère humain. » 9. Freud a œuvré à Vienne dans une période d’après- guerre et dans une Europe décimée par la Première Guerre mondiale, la Mitteleuropa, qui traversait une profonde crise économique avec des conflits sociaux, une montée et un affrontement des nationalismes et où l’antisémitisme et la haine croissaient. La haine est déliaison et désidéalisation.

Deux points fondamentaux de l’œuvre de Freud peuvent nous servir de boussole : le meurtre du père d’abord, le parricide, ce grand mythe à l’origine du développement de la culture et l’instinct de mort ancré au plus profond de l’homme. La guerre classique est une guerre œdipienne, elle fait référence psychiquement à une figure paternelle. Les fils défendent le territoire et les dieux du père, qu’ils vénèrent d’autant plus que la haine est refoulée et déplacé sur le père de l’autre, de l’ennemi, du voisin, voire du frère. Freud a élaboré cette référence paternelle à la guerre et au contrat social qui débute avec le meurtre du père, dans son mythe Totem et Tabou en 1913, à la veille de la grande tuerie nationaliste de la Première Guerre mondiale.

Lacan dit dans son séminaire l’Ethique10 que la pulsion de mort est à chercher dans un au-delà de cette tendance de retour à l’inanimé. Elle est à situer pour lui dans le domaine historique. Elle s’articule à un niveau qui n’est définissable qu’en fonction de la chaîne signifiante, c’est- à-dire en tant qu’un repère. Rappelons que dans la théorie lacanienne, le terme de sujet n’est utilisable qu’en tant qu’il est le support du signifiant. Le signifiant est ce qui représente le sujetpour un autre signifiant ; l’existence d’une chaîne inconsciente découle de cette position. Cette chaîne signifiante inconsciente est constitutive du sujet qui parle.

L’histoire se présente comme mémorable et comme ce qui est mémorisé au sens freudien : quelque chose qui est enregistré dans la chaîne signifiante et suspendu à son existence. Il n’y a pulsion de mort que pour autant qu’il y a chaîne signifiante. Dès qu’il y a chaîne signifiante, il existe quelque part l’au-delà de cette chaîne, un nex nihilo sur lequel elle se fonde et s’articule comme telle.

La pulsion de mort est entendue par Lacan comme une sublimation créationniste. Il l’illustre dans son séminaire l’Ethique, à partir d’une fable de Sade : la Juliette. Dans cette fable, Sade démontre sa théorie selon laquelle par le crime, l’homme se trouve collaborer à de nouvelles créations de la nature. Il s’agit pour lui d’un pur élan de la nature, un « jet », un jaillissement qui s’obstrue secondairement par ses propres formes. Cette conception rejoint celle de l’Ethique de Spinoza, déterminant une dimension « naturante » de la nature, le moment de son jaillissement et une dimension « naturée », où elle rencontre sa propre existence comme une dimension causale qui la lie et l’enchaîne. Entre ces deux espaces, Sade construit la possibilité d’un acte, qui prendrait acte de cette transcendance interne à l’immanence de la nature, un acte qui serait le pire possible. De quelque façon que l’on construise un sujet, il existe, pour Lacan, à l’horizon de notre expérience, un champ où le sujet, s’il subsiste, c’est en tant qu’il ne sait pas, en un point d’ignorance limite, sinon absolue. Champ que Freud indique seulement. Articulation de cette pulsion de mort qui ramène à un point d’abîme, que Lacan désigne alternativement comme celui de l’infranchissable ou celui de la Chose.

La civilisation numérique et capitaliste du XXIe siècle laissera-t-elle la place à l’espace psychique du vivant, à l’intime nécessaire à chacun et à la poésie ? C’est l’amour, la reconnaissance de l’autre, le soin donné à la vie psychique qui permet de la nourrir et de lier ensemble les forces de déliaison de la pulsion de mort du côté de côté de la symbolisation, du côté de la vie. C’est la déficience symbolique qui est grave, disait Lacan dans son deuxième séminaire en 1955. La capacité de symboliser s’acquiert dans cette phase de position dépressive décrite par Melanie Klein et la formation de symboles est liée à la diminution de l’agressivité. « Le sujet se pose comme opérant, comme humain, comme je, à partir du moment où apparaît le système symbolique »11, dit Lacan dans son séminaire en 1954. Il faut d’abord renoncer à l’acte agressif pour accéder à quelque chose de symbolique. L’immédiateté, la vitesse, la pulsion, la consommation, la superficialité peuvent porter atteinte à l’intelligence, la créativité, l’amour et la possibilité de devenir soi, dans une glorification régressive du sujet de la pulsion. Toute cette dérive néo-numérico-libérale actuelle et occidentale tue le libéralisme, la créativité et la liberté d’entreprendre dans une mise au pas du peuple sous une curatelle bureautico- technico-financière et ne crée que désolation et esseulement. Les adolescents font largementsymptôme, ils préfèrent se réfugier dans l’imaginaire de leur monde virtuel, refusant de s’inscrire dans la réalité, retournant leur propre agressivité contre eux-mêmes dans les automutilations, les défenestrations en masse chez certains adolescents par exemple, encouragée par les images des réseaux sociaux. La nature de l’être humain fait de langage est menacée de même que la question des rapports humains où l’autre est de plus en plus traité en chose à consommer, zapper, éjecter. Or l’homme ne devient humain que dans la relation à autrui, ce que dit la pensée chinoise confucéenne et qui m’a intéressée lors de mes nombreux voyages depuis 2005.

Faire le choix de l’intelligence artificielle, annoncée depuis les années cinquante par des mathématiciens comme Alan Turing, fondateur d’une informatique scientifique et promue aujourd’hui par des chercheurs futurologues comme R. Kurzweil ou Elon Musk, est une grave responsabilité éthique pour les générations futures. Que cette Intelligence artificielle devienne la parole ordonnatrice est le risque qu’a rappelé avant sa mort, l’astrophysicien Stephen Hawking ; donnant de nouveaux beaux jours à la dialectique du maître et de l’esclave, celle d’un humain devenu esclave du numérique. Projet à l’encontre de l’idéal d’émancipation voulu au départ par Marx puis par la psychanalyse, sauf si les humains récupèrent pour leur libération et non plus pour leur asservissement au système, les avancées des technosciences12. C’est l’idéal de l’avènement d’un « homme libre », prôné par le philosophe Dany-Robert Dufour, dans l’esprit des grecs anciens, celui qui crée sa vie en permanence comme une véritable œuvre d’art qu’il inscrit dans le collectif.

Qu’est-ce que vivre ?

L’être vivant-parlant a été bien mis à mal dans cette crise récente liée à la pandémie de Covid- 19. Il est aussi bien en souffrance dans l’expansion idéologique de l’ère techno-numérique annoncée. Qu’est-ce que vivre ? Le mystère de l’être parlant demeure entier. C’est le nouveau-né qui pousse à vivre, c’est lui qui déclenche l’accouchement. Lacan parlait dans La Troisième, en 1974 à Rome, de « jouissance de la vie », à partir de la jouissance du corps. Unejouissance dont l’étoffe confine à la souffrance. Elaborer une philosophie du vivre dit François Jullien, se heurte à une difficulté, car vivre, comme respirer, est ce en quoi nous sommes engagés, sans recul pour le penser, sauf dans une cure analytique, cette « novation » où l’on peut prendre le temps d’un retour à soi, pour penser sa vie et en même temps nous ne parvenons pas à y accéder. Toute la vérité sur son désir ne peut être faite, il restera toujours un insu, ou un ombilic comme disait Freud à propos du rêve. Il faut donc s’atteler à une double tâche : « d’abord se donner les moyens conceptuels d’entrer dans une philosophie du vivre et enfin se demander comment on peut accéder au vivre, si vivre est notre immédiat. »13. Cette pensée du vivre a été laissée par les philosophes d’abord à la religion (Saint Augustin parexemple), puis à la littérature développant le singulier du vivre. C’est toute la littérature grand public du « développement personnel » et de « méditation en pleine conscience » qui capte aujourd’hui cette question du vivre. Alors que la psychanalyse, centrée sur la question du désir concerne elle aussi au plus haut point cette question du vivre dans sa capacité d’existence, ex-sister14. Ceci dans le dire de l’analyse, amené à l’existence et dans un rapport tragique avec la mort, dans une dualité relevée par Freud au moment de sa théorisation de la pulsion de mort. Le dire dans l’analyse peut provoquer des effets de réel qui feront trace dans l’analyse et dans la vie du sujet, l’inscrivant alors vers plus de vivant. C’est le travail de la pulsion de vie.

La force de la pulsion de vie est innée chez chacun pour Mélanie Klein, et elle est variable selon les individus. L’auteure insiste, dans le chapitre VII de son dernier ouvrage, Envie et gratitude, sur l’importance des éléments innés, constitutionnels qui déterminent la force du moi, l’intensité des pulsions destructrices et des angoisses paranoïdes liées. « L’envie, manifestation la plus puissante des pulsions sadiques orales et sadiques anales est également de nature constitutionnelle. »15. Lorsqu’un moi faible est soumis à des angoisses aussi intenses, il utilise des défenses qui appartiennent à un stade primitif du développement, qu’elle a nommé de type maniaque, le déni, le clivage et l’omnipotence. L’envie constituerait pour Melanie le principal roc sur lequel peut buter une analyse, dans son rôle dans le transfert négatif avec ses effets de négativité sous-tendus par la haine, dans son rôle en fin d’analyse. Ce n’est pour elle qu’en atteignant les couches psychiques les plus profondes liées à ces mécanismes d’envie que l’analyse a des chances d’avoir son plein effet, dans ce moment pour Lacan de destitution subjective. Le mécanisme de « contre-vérité » psychique16 décrit par James Gammill, cette incapacité à entendre, est responsable de certains échecs thérapeutiques du côté du patient, dans le transfert négatif ou du côté de l’analyste, dans un non-recevoir du discours du patient, de sonmatériel psychique, du fait d’une angoisse totalement inconsciente chez le thérapeute, que l’on pourrait nommer contre-transfert négatif.

Du côté de la pulsion de vie

“Le narcissisme est donc le premier vainqueur du conflit de la gigantomachie pulsion de vie- pulsion de mort en faveur des pulsions de vie.”17, dit André Green. C’est un axe qui structure le psychisme à toutes les étapes de la vie et qui marque toutes les structures. C’est cette étape qui fait pour lui l’hypothèse d’une contre-offensive de la pulsion de mort pour annuler ce déséquilibre introduit par la pulsion de vie. Le narcissisme, initialement conçu sur un mode mortifère, dans les psychoses, ouvre à un narcissisme intégrateur de vie, effet de reliaison, ce que posait déjà Rosenfeld18, réintroduisant la question du narcissisme dont s’était passée Melanie Klein. Ce qui va donner justification pour André Green à sa théorie de deux narcissismes, de vie et de mort.

La mort psychique peut revêtir deux aspects pour le moi : la destruction par le débordement et l’invasion produite par la pulsion sexuelle non liée ; mais aussi l’évitement des tensions par un moi narcissique visant à limiter toute surcharge ou hémorragie libidinale, ce qu’il nomme Narcissisme de mort. Il postule l’existence d’un narcissisme négatif, “double sombre de l’Eros unitaire du narcissisme positif ; tout investissement d’objet, comme du Moi, impliquant son double inverse qui vise à un retour régressif au point zéro.”19 Travail de pensée déjà à l’œuvre chez Piera Aulagnier20 ou Louise de Urtubey. Il existe dans la pensée d’une époque des phénomènes de coïncidence de pensées, où le moment d’émergence d’une idée est appuyé par le travail de pensée de plusieurs.

Le narcissisme négatif est pour André Green différent du masochisme qui vise à la douleur et à son entretien comme seule forme de sensibilité et d’existence possible. Le narcissisme négatif va de l’inexistant, du vide, de l’anesthésié, qu’il conceptualise sous l’auspice du blanc, de la catégorie du neutre qui peut investir l’affect dans l’indifférence, la représentation dans l’hallucination négative, ou la pensée dans les psychoses blanches. La retraite narcissique n’appelle pas de commentaire particulier, mais André Green rappelle qu’elle est toujours tentative de réponse à une souffrance. C’est une tendance du Moi, comme le désinvestissement du monde qui se produit la nuit pour entrer dans un sommeil réparateur. C’est peut-être aussi à entendre, je pense, comme temps de pause nécessaire et vitale précédant à la mise en œuvre des capacités de récupération du Moi. Cette retraite narcissique serait donc à mon avis une tentative de réinvestissement libidinal au service aussi de la pulsion de vie, dans une double dualité. La rétraction du Moi va être l’ultime défense, lorsque traqué dans ses retranchements il ne lui reste plus que le rétrécissement ponctuel, celui qui s’accompagne de la mort psychique ou de la mort tout court. Le point devient la solution finale dit André Green, le point zéro. Le retrait total représente l’effondrement du Moi après échec des mécanismes de défense qui tentent de faire face aux angoisses psychotiques.21

Il semble logique d’admettre que tout investissement comporte dans ses plis le désinvestissement, comme ombre projetée en arrière. Les extensions du narcissisme négatif recouvrent pour André Green toutes les valorisations de la satisfaction narcissique par la non satisfaction du désir objectal, “jugées plus désirables qu’une satisfaction soumise à la dépendance, à l’objet, à ses variations aléatoires comme à ses réponses toujours défaillantes au regard des espérances qu’il est supposé accomplir”22. Narcissisme négatif qui vise à un retour vers le narcissisme primaire absolu, où l’excitation tend au zéro. Le négatif renvoie au concept pur de néantisation. André Green rajoute donc à la théorie freudienne sur le narcissisme, qui est laissée en plan après l’Au-delà du principe de plaisir, l’hypothèse d’une action de la pulsion de mort dans le processus interne, celle d’une visée désobjectalisante et désinvestissante. Ce que l’on retrouve aujourd’hui dans différents tableaux cliniques actuels, de la mélancolie, l’autisme, l’anorexie, à la psychose chronique non paranoïde, aux psychoses “blanches”.

Le but de l’analyse est d’éliminer définitivement la névrose, rappelait Freud. L’analyse est terminée quand le patient ne souffre plus de ses symptômes, a surmonté ses angoisses et quand la cure a ramené au jour et à la conscience le refoulé. L’étiologie des troubles névrotiques est mixte, un problème soit de pulsions excessivement puissantes, soit de séquelles de traumatismes très anciens, faisant intervenir l’action combinée de deux facteurs, le constitutionnel et l’accidentel. L’étiologie traumatique est celle qui offre pour lui le terrain le plus favorable pour l’analyse. Le moins favorable est constitué par la puissance constitutionnelle des instincts et l’altération du moi à la suite de sa lutte défensive dans le conflit l’opposant à la pulsion. De trois facteurs vont dépendre selon Freud l’issue de la cure : l’influence des traumatismes, la force constitutionnelle des pulsions et le degré de modification du moi. Il est intéressant de relever que la question de la résonance qui revient en force dans la pensée contemporaine avec le philosophe allemand Harmut Rosa23, puise sa source dans la pensée antique chinoise. La résonance, ganying, 感应, dont les deux caractères signifient stimuler et répondre à la stimulation, apparaît au départ comme un phénomène purement physique de vibration du qi.

Même nos sensations les plus intimes ne se limitent pas à l’intérieur d’une pauvre coquille dit François Cheng, « elles sont vibrations, ondes propagées dans un espace qui vient de soi, mais le débordant infiniment, en résonance avec la grande rythmique du Dao. Là est la définition même de l’extase24 ». Le concept de résonance est utilisable en psychanalyse, entre l’analysant et l’analyste se crée cet espace de résonance dans lequel l’analysant parvient à ouvrir les routes de son inconscient. «La résonance entre les catégories d’êtres est mystérieuse et insaisissable »25 dit le Huainanzi.

Conclusion

La puissance des idées de la pensée freudienne ouvre pourtant la foi en l’espèce humaine et en sa survie. C’était le vœu de Freud. Le sens de l’évolution de la civilisation n’est plus obscur, elle doit nous montrer le combat entre Éros et mort, « le combat, à la vie, à la mort, de l’espèce humaine »26. S’humaniser nécessite de renoncer à ses pulsions les plus meurtrières et à dépasser l’envie sous-tendue par la haine. Les anciens écrits de la mémoire du monde l’avaient bien compris. L’engouement récent du public et des lecteurs français pour l’ouvrage de Sylvain Tesson : Un été avec Homère, illustre bien cette soif actuelle d’aller puiser dans cette source jaillissante : « Homère continue de nous aider à vivre. »27. Le grand sinologue Paul Demiéville dit de Lin-tsi, un des plus célèbres maîtres du Tchan (Zen) de l’époque Tang : « Quant à l’originalité de Lin-tsi, elle me paraît résider surtout en un humanisme typiquement chinois, j’irais presque jusqu’à dire confucianiste. Il ramène tout à l’homme…à « l’homme vrai », terme qu’il emprunte du reste au taoïsme. Tel est du moins l’aspect qui me séduit le plus. Je trouve à cet humanisme une résonance universelle »28. C’est ce fil qui sous-tend depuis quelques années mes travaux, dans une recherche de passerelles entre pensée chinoise et psychanalyse.

« Tout ce qui instaure des liaisons de sentiment parmi les hommes ne peut qu’agir contre la guerre »29, disait Freud à Einstein dans sa lettre de 1932, échange entre ces deux hommes, penseurs pacifistes, qui tentaient d’œuvrer pour une prévention de la Seconde guerre mondiale. L’union fait la force. Ces liaisons de sentiment peuvent être de deux types : des relations d’amour au sens large ou une liaison par identification. Sur elles, repose une bonne part de l’édifice de la société humaine. Mais l’amour peut être perverti par les relations de pouvoir. Le besoin de pouvoir prend sa source dans l’incapacité à tolérer le sacrifice pour autrui ainsi que la dépendance à l’autre, comme l’avait analysé Melanie Klein dans son ouvrage co-écrit avec Joan Rivière en 1937, L’amour et la haine. Du fait de cette incapacité, toute tentative d’arriver au moyen d’une omnipotence excessive, comme le dénonce Einstein dans son échange avec Freud sur l’abus d’autorité, est toujours fausse, malgré un but apparemment constructif. Le pouvoir absolu en représente l’extrême, l’acmé. Seul le dépassement de la haine conduit à l’amour, dans un mouvement toujours à rééquilibrer, seul moyen d’une véritable réparation authentique, d’objets internes abimés ou cassés par la pulsion de destruction. Elle est à différencier d’une fausse réparation, dans laquelle prévalent tous les mécanismes de défense de type maniaque : soit le déni, le rejet, la toute-puissance.

« Si la voracité frustrée, le ressentiment et la haine qui sont en nous ne perturbent pas cette relation avec le monde extérieur, nous découvrirons d’innombrables façons de saisir en nous la beauté, la bonté et l’amour en provenance de l’extérieur »30, dit-elle. Nous serons alors capables d’accepter des autres amour et bonté, d’en recevoir davantage, dans une aptitude à pouvoir donner et prendre en bon équilibre. Pour Melanie Klein, une bonne relation avec nous-même est la voie d’accès aux autres, à l’amour, à la tolérance et la sagesse. Elle rejoint aussi par là la sagesse spinozienne et confucéenne. La pensée confucéenne avait aussi pris en compte la vie intérieure et le désir, Confucius prônait la recherche d’un désir sincère, qu’il nommait « pénétrer la nature des choses », seul moyen d’accès à la clarté avec soi et avec les autres dans l’harmonie, la « Grande Paix » en conformité avec l’ordre de l’Univers. Cette quête d’un désir sincère met en avant le désir, mis au centre dans la psychanalyse. Il mettait en avant le destin et l’humanité et parlait rarement du profit. L’homme de bien, junzi, , 君子 est l’idéal humain, celui du perfectionnement dans la culture et la vertu. Il se développe depuis l’enfance, à partir de la piété filiale, xiào, 孝, au sein de la famille. Ce qui a accroché Lacan dans la pensée chinoise et la lecture de Mengzi se porte à mon avis sur deux autres axes, la question du désir et celle de la sagesse dont il déplore un certain effondrement à l’origine de nos maux contemporains. Comme le dit la pensée chinoise, l’humanité est l’orientation foncière de l’être humain vers la Voie.

 

 

page10image5771328

1 T. W. Adorno, Société : intégration, désintégration, Paris, Payot, 2011.

2 S. Freud, « Introduction à “Sur la psychanalyse des névroses de guerre” », (1919), in OCF, volume XV : 1916- 1920, Paris, Puf, 1996, p. 223.

3 M. Lauret, J-P. Raynaud, Melanie Klein, Une pensée vivante, Puf, 2008.

4 O. Douville, « Des psychanalystes sous la Première guerre mondiale : De la névrose traumatique à la folie traumatique », in O. Douville, sous la dir., Guerres et Trauma, Paris, Dunod, 2016, coll. Inconscient et Cultures, p. 26.

5T. Fuchs, Leib, Raum, Person, O. F. Bollnow, Mensch und Raum, Kohl-hammer, Stuttgart, 2010.

6 Jacques Lacan, Le Séminaire, livre IX, L’identification, Paris, Ed. du Piranha, 1981.
7 M. Lauret, L’énigme de la pulsion de mort, Pour une éthique de la joie, Paris, Puf, 155 p.

8 S. Freud, Le malaise dans la culture, Puf, Quadrige, 1995, p. 54.

9 F. Dolto, La vague et l’océan, Gallimard, 2003, p. 14.
10 J. Lacan, Le Séminaire- livre VII, « L’Ethique », Seuil, 1974.

11 J. Lacan, « Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse », Le séminaire, livre II, Le Seuil, 1978, p. 68.

12 J. Rouzel, La psychanalyse contre l’écho vide 19, L’Harmattan, 2021, p. 136.
13 François Jullien, Philosophie du vivre, Gallimard, 2011, p. 161.
14 Terme utilisé par Lacan dans « L’étourdit », les Autres Ecrits ou Le Séminaire, livre XIX « … Ou pire ». 15 M. Klein, Envie et gratitude, Gallimard, 1968, p. 84.

16 J. Gammill, La position dépressive au service de la vie, Ed. In Press, 2007.
17 A. Green, Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort ? Ed. Ithaque, 2010, p.20.

18 H. Rosenfeld, « A clinical approach to the psychoanalytic theory of the life and death instincts: an investigation into the aggressive aspects of narcissism », in Nouvelle revue de psychanalyse, 1976, VII.

19 A. Green, Narcissisme de vie Narcissisme de mort, Ed. de Minuit, 1983, p. 38.

20 P. Aulagnier, La violence de l’interprétation, PUF, 1975.

21 G. Engel, « Anxiety and depression withdrawal : the primary affects on unpleasure », in International Journal of Psychoanalysis, 1962, 43, p.88-97.

22 A. Green, Narcissisme de vie Narcissisme de mort, op. cit., p. 46.
23 Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, Paris, La découverte, 2018.

24 François Cheng, « Le Docteur Lacan au quotidien », entretien publié dans L’Âne, n° 48, oct-dec. 1991, pp.52- 54.

25 Huainanzi (Le maître de Huainan) 20, éd. ZZJC. C’est l’ouvrage le plus représentatif du début de la dynastie Han, rédigé au IIe siècle av. J.-C.

26 S. Freud, Le malaise dans la civilisation, op. cit., p. 135.
27 S. Tesson, Un été avec Homère, Ed. des Equateurs, 2018.
28 Paul Demiéville, Entretiens de Lin-Tsi, Paris, Fayard, 1972, p. 18. 29 Lettre de Freud à Einstein, septembre 1932.

 

 

 

30 M. Klein, J. Rivière, L’amour et la haine, Paris, Payot, « Petite bibliothèque », 1968.

 

Retour à la liste